Idole

Avons-nous tous eu au moins une fois dans nos vies une idole ? De ces hommes ou femmes ayant marqué de leur sceau indélébile notre esprit, nos émotions. Ces individus devenus les dieux et les déesses de notre psyché, ces êtres intouchables, flottant si haut dans notre esprit qu’ils en viennent à surpasser toute personne et toute chose autour de nous. Tel est le cas d’un point de vue personnel de l’artiste dont il est ici question. Idole de ma jeunesse (et de celle de beaucoup d’autres), Eminem aura marqué son temps et son époque, de par sa musique, mais également de par son aura et son talent.

Pour commencer, le contexte. Le rap américain, à la fin des années 90, sort tout juste des décès de deux de ses plus grands représentants, Tupac et Notorious Big. La bisbille entre la côte ouest et la côte est est toujours présente, tout comme cette imagerie de « gangster » adoptée par le rap durant cette décennie, accentuée encore plus par les deux assassinats respectifs de Tupac et Biggie. Si les années 80 se caractérisaient par une imagerie et une musique joyeuse et festive, le rap des années 90 en revanche contraste quant à elle totalement avec cette ambiance, voyant apparaitre des textes plus crus et plus violents, la musique suivant la même direction, plongeant le panorama rap dans une ambiance brumeuse, plus froide et inquiétante.

C’est dans ce contexte que va alors apparaitre l’ovni Eminem. En 1999 sort son deuxième album, « The Slim Shady LP », premier (immense) succès commercial du rappeur. Accompagné de son double maléfique « Slim Shady », Eminem ouvre une brèche jusque-là inexplorée dans le paysage rap. Cette voix aigu, nasillarde et insolente s’en vient souffler sur la brume marécageuse du hip-hop un rayon de soleil brûlant et électrique. Alors que le rap commençait à se terrer dans une certaine forme d’auto-caricature, dans une posture sombre et quelque peu froide, se prenant (un peu trop) au sérieux, voici qu’un jeune troublion sorti tout droit de Detroit (ville industrielle et oubliée, jusque-là quasiment invisible dans le paysage rap, New-York et Los Angeles ne laissant rien sur leur passage) s’en vient réveiller le hip-hop, venant lui gueuler en plein visage sa folie, à grands coups de cris, d’onomatopées en tout genre et surtout d’un flow rapide et totalement dévastateur.

Le personnage de « Slim Shady » va permettre à Eminem d’apporter une fraicheur toute nouvelle au rap, à savoir un second degré assumé. Si certains rappeurs à cette époque ont tendance à s’enfermer dans une certaine forme de caricature d’eux-mêmes, de par leur trop grand sérieux, Eminem va à l’inverse prendre le contre-pied de cette démarche, en adoptant un personnage totalement caricatural, lui permettant ainsi de pousser les traits de son double maléfique à un point tel qu’il en devient comique et absurde. Dans les années 90, au sein de la communauté rap, la posture du rappeur se doit d’être celle d’un artiste « total », à savoir celle d’un rappeur se devant de vivre la réalité de ses textes, c’est-à-dire la violence, la drogue et la vie en banlieue. Eminem, tout en faisant lui aussi partie de cette réalité, s’en vient cependant casser ces codes et cette norme adoptée implicitement par tous, en mettant en scène un personnage fictif et loufoque, lui permettant ainsi une liberté de ton et de parole inexploitée dans le rap jusqu’ici. Sa démarche s’apparente en quelque sorte à un travail de comédien, d’acteur de théâtre, que l’on retrouve notamment dans la mise en scène de ses clips, se travestissant régulièrement et se mettant en scène dans des situations burlesques. Une distanciation entre l’homme et le rappeur est alors posée par Eminem, et c’est notamment ce qui fait tout son génie. Une démarche et une approche du rap nouvelle et novatrice, posant ainsi ce constat unanime qu’il y’aura désormais un avant et un après Eminem. On parle en effet d’un rappeur dont les textes sont remplis d’humour et d’anecdotes personnelles peu flatteuses. Autant dire que l’humour est à cette période très éloigné des textes de rappeurs, tout comme cette manière intime de se dévoiler sans jamais se mettre en avant (on pourrait même, dans le cas d’Eminem, parler d’auto-flagellation). Eminem parle de sa fille, de son ex-femme, des violences subies lors de son enfance, de la pauvreté, mais se moque également des médias, de la société ou de lui-même, tel Docteur Jekyll et Mr Hyde, jonglant constamment entre la folie et le sérieux, entre la joie et la tristesse, entre le rire et les pleurs, entre Eminem et Slim Shady. Plus proche d’un Joker que d’un Batman. Jamais la frontière entre réalité et fiction n’aura été poussée à ce point chez un rappeur, nous balançant continuellement entre les deux bords de sa personnalité, nous empêchant ainsi de ne jamais pouvoir percevoir le vrai du faux.

C’est fort de ce premier succès qu’Eminem enchaine en 2000 avec l’album « The Marshall Mather LP ». Si son second album porte le nom de son double machiavélique, ce troisième album est titré par le vrai nom de son auteur. Si « Slim Shady » et Eminem continuent à se côtoyer tout au long de l’album, il n’en reste pas moins que cet album se veut plus introspectif que le précédent. La folie de l’alter ego est toujours bien présente ; les morceaux « Kill You », « Who Knew », « The Real Slim Shady », « I’m Back » ou encore « Kim » s’en viennent pousser toujours plus loin la violence lyrique. Rarement la brutalité n’aura atteint un tel degré, entre cris, insultes et humour noir, se côtoyant dans un mélange machiavélique et obscène, une fureur portée à l’encontre de sa mère, de son ex-femme, des médias, de certains rappeurs et chanteurs pop, tous raillés sans ménagement par la rage fiévreuse d’un rappeur à la plume déchainée. Si le rap a pour habitude de choquer par la violence de ses textes, c’est à un niveau supérieur qu’Eminem choisit de l’emmener dans cet album. On perçoit alors ce qui différencie Eminem des autres rappeurs (et ce qui fait qu’il est un artiste unique et adulé), à savoir que sa violence est telle qu’elle en devient folie. Si les autres rappeurs passent (et se plaisent à passer) pour des individus violents, en le revendiquant dans leurs textes, Eminem se dévoile quant à lui comme un personnage atteint de folie, lui permettant ainsi de pousser la violence encore plus loin, et de s’éloigner de la posture standard et facile du gangster rebelle et énervé pour se livrer à nous comme un individu anormal et déséquilibré.

Mais alors que la folie de Slim Shady semble complètement consumée, il nous apparait soudain par bribes la voix de Marshall Mathers. Cette voix plus calme, plus sérieuse ou plus angoissée, comme sur les morceaux « Stan », « The Way I Am » ou encore « Marshall Mathers ». Ce visage moins souriant et moins clownesque, reflet d’une vie douloureuse d’un jeune enfant né dans les quartiers pauvres de Detroit, abandonné par son père, vivant sous le toit d’une vieille bicoque, accompagné d’une mère sans grands moyens. Le portrait complet d’un homme se dessine alors sous nos yeux, entre tristesse et humour, peur et folie.

Ce contraste entre ces deux personnalités est grandiosement illustré par le flow d’Eminem. L’intonation est travaillée sur chaque couplet, nous transmettant de par sa voix (en plus de par ses paroles) l’état psychique dans lequel il se trouve, que ça soit la folie, la colère ou la tristesse. Son passé dans les battles de rap et son amour pour la langue lui a permis de se forger un flow et une plume assassine, à compter parmi les plus respectée du hip-hop. La vitesse d’élocution et le travail sur les sonorités est magistrale, que ce soit dans certaines phases des morceaux « Kill You » ou « I’m Back ». L’obsession de la rime parfaite et de la musicalité des mots combinés entre eux se révèle complètement à l’écoute des morceaux. Obsédé par les mots, Eminem les aura empilés toute sa vie au fond de son esprit, comme des cartouches alignées au fond d’un chargeur, tirant à boulets rouges son vocabulaire destructeur.

Enfin, on ne peut parler d’Eminem sans mentionner son influence majeure sur les vidéoclips. Folie, violence, parodie, satire et foutage de gueule, tout ce que comporte l’univers d’Eminem est condensé à l’intérieur de ses clips. La mise en scène et les décors sont inédits dans le paysage rap, plus habitué aux clips sombres et violents, tournés dans les quartiers. La fiction est ici complète, entre déguisement et travestissement, décors improbables et loufoques, mais également des clips narratifs et très cinématographiques, comme avec le morceau « Stan ». Eminem s’est approprié le support visuel pour en faire un appui majeur de son travail artistique, d’une manière novatrice et en avance sur son temps, à l’heure où le monde des images est aujourd’hui plus présent que jamais.

J’avais huit ans lorsqu’est sorti « The Marshall Mathers LP ». Je me rappelle la couverture de l’album, d’un noir et gris si obscur. Eminem assis au fond de l’image, recroquevillé tel un sans-abri. Je me rappelle « The Real Slim Shady », absorbé par la folie d’un clip abracadabrant, ou en inquiétude face au clip de « Stan », et cette folie insoutenable derrière cette voix de plus en plus démente. Je me rappelle écouter cet album sans arrêt, hypnotisé par cette voix nasillarde et turbulente, par ces mots incompréhensibles mais d’une fluidité totale, par cette colère et cette mélancolie réunies. Je me rappelle avoir été touché par quelque chose d’indéfinissable. Une fascination immense, mélangée à un plaisir nouveau et délicieux, inexprimable en mot mais si puissante pourtant. Je voulais ressembler à cet être, le rencontrer, lui parler. Qu’il m’explique sa vie, sa musique, ses paroles, ses tatouages, ses habits. Qu’il m’accompagne dans la vie comme un grand frère veillant sur moi. Mais peut-être aussi voulais-je ne jamais le voir ni le rencontrer ; peut-être voulais-je tout simplement devenir lui. Ce besoin de protecteur et de ressemblance réuni dans le même temps, peut-être est-ce cela que d’avoir une idole. La mienne s’appelait Eminem. Et encore aujourd’hui, lorsque retentit cet album, le tout premier que j’ai acheté, je ne peux m’empêcher de frissonner de plaisir à la vue de ce petit enfant que j’étais, en t-shirt blanc et aux cheveux rasés, hypnotisé et fasciné de plaisir face à cette musique, les yeux levés face à ce rappeur de Detroit, comme d’autres les mains croisées au pied de l’autel….

Tracklist:

  1. Public Service Announcement 2000
  2. Kill You
  3. Stan (Feat. Dido)
  4. Paul (skit)
  5. Who Knew
  6. Steve Berman (skit)
  7. The Way I Am
  8. The Real Slim Shady
  9. Remember Me? (Feat. RBX & Sticky Fingaz)
  10. I’m Back
  11. Marshall Mathers
  12. Ken Kaniff (skit)
  13. Drug Ballad (feat. Dina Rae)
  14. Amityville (feat. Bizarre)
  15. Bitch Please II (Feat. Dr. Dre, Snoop Dogg, Xzibit & Nate Dogg)
  16. Kim
  17. Under the Influence (Feat. D12)
  18. Criminal