J’ai dû probablement m’assoupir un instant. Ça ne peut être que ça.

Cela fait des semaines que je passe mes soirées face à cette feuille blanche, impuissant. Mon stylo est tendu en l’air, comme suspendu au fil de mon inspiration, n’attendant qu’à être délié. Mon visage est lui aussi levé, le menton droit, les yeux dans le vague, noyés par le néant. Et alors, pendant quelques secondes, le temps s’arrête. L’air se suspend. Les objets disparaissent. Un minuscule balancement se forme dans mon esprit. Comme le flash d’un appareil photo. Comme le gong final de la cloche de l’église. Comme un dernier rayon de soleil frappant mes pupilles de sa lumière vive.

Et alors, je rouvre les yeux, baissant mon regard. Rien. Le trou blanc. Les carrés gris d’une feuille blanche, formant ses lignes interminables. Interminablement vide.

Parfois, j’ai l’impression de voir mon reflet sur la feuille. Comme un miroir, me renvoyant mon image, ahuri, invalide. Ou alors, c’est peut-être le visage d’un inconnu. Je ne sais plus trop. Le jet de lumière vif qui m’a frappé a noyé mes idées dans un nuage de cendre noir. La tête me fait mal. Non, pas la tête. Entre les deux yeux. Cette partie de l’os, au prolongement du nez. J’ai l’impression qu’on m’appuie à cet endroit, qu’un marteau vient frapper à coups réguliers cette partie de ma tête, là, au-dessous du front.

Mais voilà qu’une souris traverse ma feuille. Elle s’enfuit, poursuivie par une horde d’autres petites souris. Elles semblent anormales, comme habitées d’une monstruosité aveugle. Elles courent de toutes leurs pattes à la poursuite de cette pauvre souris blanche. J’aimerai leur dire d’arrêter. De stopper leur course et de laisser cette malheureuse souris en paix. Mais elles me font peur, à moi aussi. Leurs yeux perçants sont tachés de sang. Leurs bouches ouvertes laissent ressortir leurs petites incisives du haut, un filet de bave coulant sur la partie inférieure de leur lèvre. Leur visage est folie. Et c’est la folie qui les poussent, de son souffle violent, un vent glacé et mordant, qui vous broient les os et vous brûlent la chair. Toutes, elles défilent, le regard fou, fonçant droit, à la poursuite de leur proie.

Soudain, une petite s’arrête. Au milieu du torrent, je l’ai vu ralentir, tourner la tête de mon côté. Lentement, elle a freiné sa course, et s’est finalement arrêtée. Elle s’est mise debout sur ses pattes arrière, et elle m’a regardé. D’un regard doux, apeuré. La crainte l’avait touché. Elle semblait comme consciente de mal agir. Elle paraissait chercher de l’aide. D’une personne prête à la rassurer, à l’excuser, à l’écouter. À la serrer d’une main chaude et réconfortante.

Je me suis alors penché vers elle. Pour la voir de plus près. Pour la rassurer. Et c’est alors que j’ai dû tomber. Du reste, je ne me souviens de rien. Seulement de mon réveil dans cet espace blanc.

Du blanc partout. À perte de vue. Un désert de blanc, sans horizon, sans ciel, sans début ni fin. Un vertige dans cet environnement vidé de toutes sensations. Ni couleurs, ni odeurs. Ni formes, ni bruits. Aucun point, aucune ondulation. Aucune forme, aucun contraste. Seulement du blanc. Un blanc plat et étalé. Au-dessus de ma tête, à ma gauche, à ma droite, sous mes pieds.

Le vertige est ici total. Bien pire que celui provoqué par la hauteur. Il ne se manifeste pas uniquement dans la sueur des paumes de mains, ou dans le soulèvement de l’estomac venant rejoindre la trachée qu’elle s’en va serrer, comme un forcené étranglant sa victime. Le vertige touche pareillement la tête, les tympans. L’esprit. L’estomac ne se soulève plus. Il est lourd. Trop lourd. La nausée arrive. Les yeux ne tiennent plus debout. Les os des genoux s’en sont allés. On flotte comme dans un rêve. Comme un oiseau. La lourdeur devient légèreté. La chaleur devient froid glacial. Les sens n’ont plus de repères. Ils flottent au-dessus de nos têtes, recherchant désespérément un point où s’agripper. Mais il n’y a pas de point où s’agripper ici. Que du blanc. Alors les sens s’inquiètent. Ils paniquent, courent dans tous les sens à la recherche d’un repère. Ils ne veulent pas revenir à nous. Ils nous savent trop faibles, dans l’incapacité de les comprendre.

Alors, soudainement, une force nous revient. Elle se manifeste dans nos jambes. Nous la sentons, dans le sang chaud qui coule à nouveau en gros torrent de notre orteil à notre entrejambe. C’est une force énorme, inconsciente. Plus forte que la raison. Elle est celle qui nous hurle de courir. Sans but et sans explication. Uniquement de courir. Alors je cours. Je traverse le blanc qui m’entoure à toute vitesse. Rien ne défile. Je ne suis même pas sûr de courir. Peut-être que je ne bouge même pas, en réalité. Comment savoir ? Mais la force est trop grande. Elle crie, plus forte que mon esprit. Plus forte que ce blanc qui m’entoure.

Et alors, soudain, j’ai rouvert les yeux. Le front en sueur. Brûlant. Les épaules lourdes, le dos mouillé. La bouche sèche, une sorte de goût métallique sous la langue. Je baisse les yeux. La feuille est noire. Remplie.

Je suis sorti de ma feuille blanche.