Séance Chamanique

Cela faisait maintenant plusieurs heures que j’étais totalement perdu. Je m’étais simplement éloigné quelques mètres pour aller pisser. Mais à mon retour, impossible de retrouver ce foutu car. Le vent du désert s’était levé et avait effacé mes traces. Et dans le désert, cela ne pardonne pas.

Je tournais donc en rond dans cette fournaise depuis des heures. Le vent m’avait envoyé en plein visage ces petits cailloux dorés qui recouvraient entièrement le sol, fouettant mon front, griffant mes joues, perçant mes yeux, s’engouffrant dans ma gorge. Tête baissée, j’avais tenté d’avancer face à la tempête, mais, le souffle de l’Orient ne s’essoufflant pas, je m’étais écroulé sous la force de cette nature. Je ne peux dire combien de temps je suis resté couché, à moitié inconscient, la tête enfoncée dans mon keffieh. Toujours est-il qu’à mon réveil, le vent était tombé et avait été remplacé par ce gros soleil brillant au zénith. Et c’est sous la chaleur de ses rayons que je tentais désespérément de trouver de l’aide.

La peur m’avait désormais abandonnée, rebutée par la chaleur et la fatigue. Ma gorge asséchée me grattait la luette. La salive me manquait, empêchant ma langue de venir rafraîchir mes lèvres calcinées. Mes tempes hurlaient à la mort, forçant mes yeux déjà épuisés par la lumière intense à se renfermer encore un peu plus. Seule l’étoffe recouvrant ma tête m’offrait protection, évitant à ma nuque la brûlure et à mon esprit l’abandon.

Soudain, j’aperçus au loin des points noirs semblant avancer dans ma direction. La main sur le front, je tentais de distinguer plus nettement ces formes. Des hommes venaient à ma rencontre. Je levais les bras au ciel.

-Ohé, par ici !

Les individus se rapprochaient, devenant plus distincts. Je comptais cinq personnes, plus deux chameaux tirés par une lanière. Ils portaient tous une longue robe noire leur descendant jusqu’aux genoux. Un capuchon recouvrait leurs têtes, une écharpe la partie inférieure de leurs visages, ne dévoilant de leur chair que leurs yeux. Je courus dans leur direction, remerciant le ciel de m’être venu en aide.

-S’il vous plaît, criais-je en arrivant devant eux. De l’eau, par pitié ! dis-je dans un suffoquement, les mains appuyées sur mes genoux, tentant de reprendre mon souffle. Haletant, je relevais la tête. Les cinq hommes m’avaient entouré et me fixaient désormais, immobiles, impassibles. Seuls les mouvements des chameaux venaient briser la paralysie de l’instant.

-Vous parlez français ? Do you speak english ? dis-je en tournant la tête, ne sachant pas auquel je devais m’adresser. Pas de réponse. Leurs yeux perçants me fixaient si intensément que, malgré la chaleur, un frisson réussit à s’engouffrer dans mon corps. Leur position inerte m’inquiétait, leur silence m’irritait. J’aperçus alors qu’un de ces individus portait une étoile dorée sur l’épaule de son habit. J’en conclus qu’il devait être le chef du groupe. Je m’approchais de lui, tendant la main.

-Ecoutez…

Un bruit fendit l’air. Le bruit d’un objet expulsé d’un tuyau. Une douleur se répandit instantanément sur la partie droite de ma nuque. J’avais la sensation qu’un liquide froid et visqueux se répandait dans tout mon corps, glaçant mon sang, gelant mes os. Puis, à l’endroit de l’impact, une brûlure atroce, se déplaçant et s’élargissant sur toute ma nuque puis dans mon dos m’embrasait littéralement de l’intérieur. Je déposais ma main à l’endroit de la douleur. Mes doigts rencontrèrent un objet enfoncé dans ma peau. Je l’arrachais. Une fléchette longue d’une dizaine de centimètres, à la tige rouge, que je tenais maintenant serrée entre mes doigts. Je levais les yeux sur l’homme à l’étoile dorée. Ses yeux s’étaient maintenant légèrement plissés. J’avais l’impression qu’il me souriait. Je m’écroulai.

………………….

La suite se déroula comme dans un rêve. Je me réveillais les mains et les pieds liés, attachés sur un tronc, la tête en arrière, porté par trois de ces hommes du désert. Les deux autres nous suivaient à côté, avançant chacun sur le dos d’un dromadaire.

Je ne percevais alors plus rien. Mon esprit semblait avoir quitté mon corps et flotter paisiblement au-dessus de moi. Je me voyais, les yeux mi-clos, en train de sourire, un sourire béat, la bouche légèrement entrouverte. Toutes pensées avaient disparu. Seule restait cette sensation de flottement et d’apaisement. Nous débouchâmes sur une forêt. La chaleur devint alors humide, moite. La vie sembla être revenue, au travers des odeurs de ces feuilles transpirantes, des bruits d’insectes invisibles, du contraste de couleurs par la lumière transperçant les arbres.

Nous arrivâmes dans un village. La nuit était tombée et les hommes avaient allumé des torches. La faible luminosité me permettait tout de même d’apercevoir les huttes des habitants, alignés les unes à côté des autres, et toutes semblants désertent. Au loin, je remarquais alors un énorme feu. Il illuminait maintenant complètement notre chemin. Ses flammes dansaient dans le ciel, éclairaient les branches des arbres, s’envolant rejoindre les millions d’étoiles qui étaient apparues.

Nous fûmes accueillis sur une grande place de terre, probablement le centre du village. Des gens accoururent à notre rencontre, nous entourant, parlant une langue que je ne connaissais pas. Ils étaient tous nus. Suspendu la tête en arrière, leurs sexes défilaient sous mes yeux. Une peinture noire leur recouvrait le visage, les rendant indiscernables. Je les entendais s’agiter autour de moi. Ils sautaient, criaient, riaient, chantaient. J’observais cela aussi paisiblement qu’avant, ce sourire ineffaçable toujours dessiné sur mon visage.

On m’arrêta alors. La foule qui s’était amassée autour de moi s’éloigna instantanément en courant, allant s’asseoir sur des troncs d’arbres entourant la place. On me détacha. Les trois hommes me tenaient debout. J’étais incapable de me tenir seul sur mes deux jambes. Mes muscles et mes os semblaient m’avoir abandonné. Mon esprit, lui, flottait toujours.

Je levais la tête et vis que je me trouvais face à un trône d’acajou. Ce trône se trouvait planté en plein milieu de la place. Des peintures rupestres le recouvraient, représentant divers objets et divinités que je distinguais à peine. Les trois hommes me déshabillèrent puis me firent asseoir sur le trône, face à la foule. Tous m’observaient. Quelques minutes passèrent, troublées par le seul bruit du crépitement des flammes derrière moi.

Soudain, un chant sorti du silence. Toute la foule se leva alors, regardant dans la direction opposée à la mienne. Un boum régulier se fit entendre. Et de la pénombre sortit alors un homme. Vêtu d’une longue robe blanche, il avançait au rythme des coups qu’il frappait sur le petit tambour qu’il tenait en main. Il portait une barbe noire. Ses cheveux, noirs eux aussi, attachés en queue-de-cheval, lui descendaient jusqu’aux talons. Il était pieds nus et fixait le sol en marchant, psalmodiant une mélodie de sa voix grave et caverneuse. Puis, soudainement, il s’arrêta. Les gens se raidirent tous, tel un seul homme. Les bruits mêmes de la respiration avaient disparu. Il leva alors la tête, et me fixa. Ses yeux, d’un noir intense, s’élargirent alors. Ils semblaient être prêts à sortir de leurs orbites. Il avait la bouche grande ouverte, mais aucun son ne sortit. Il tendait sa main ouverte face à moi. Je le regardais, toujours souriant, toujours aussi calme. Je ne comprenais rien, mais ne m’en souciait guère. Un sourire se dessina alors sur son visage. Une clameur commençait à monter dans la foule. Et soudain, il hurla. Et la foule l’accompagna à son tour.

Les gens se jetèrent alors les uns sur les autres. Et ce fut alors une orgie gigantesque qui se déroula sous mes yeux. Des hommes et des femmes, des femmes et des femmes, des hommes et des hommes. Ils se roulaient dans la terre, une marée gesticulante dans l’ivresse du plaisir sexuel, exacerbé par la chaleur étouffante du feu qui augmentait encore. Un des hommes m’ayant porté y jeta de la terre, faisant en échapper une fumée violette, à l’odeur épicée. J’observais cette fumée qui, sous mes yeux, prit alors la forme et l’apparence de femmes magnifiques, assise elles aussi sur un trône. Elles me souriaient, me saluant par un geste de la main. Autour de la place, des loups s’étaient attroupés et hurlaient dans la nuit au son du tambour qui avait repris sa cadence. Des totems descendirent soudain du ciel, venant se poser à côté de l’homme en blanc. Ils représentaient des têtes de dromadaires, leurs gros nez pointés vers l’avant. Les têtes se mirent alors aussi à crier.

Au travers du vacarme et de la fumée qui recouvrait désormais toute la place, je regardais l’homme en blanc, qui continuait à me fixer, son sourire aux lèvres semblant figé. Et je souriais également, mon esprit toujours hors de mon corps, volant à quelques mètres de hauteur. Mon sourire s’élargissait, à mesure qu’il me renvoyait le sien. Mes dents se découvraient, mon visage s’illuminait. Et le sien en faisait de même. Et c’est toujours avec le sourire que je sentais la lame du tomahawk se balancer intensément de gauche à droite sur ma nuque. Et c’est après plusieurs minutes que mon esprit pût enfin apercevoir ma tête, brandit sous les cris par la main de l’homme à l’étoile dorée, détachée de mon corps, couverte de sang, mais mon sourire toujours dessiné sur mes lèvres, calme paisible, serein. Béat.

Tracklist:

  1. This Is It (Interlude)
  2. Rock On
  3. What the Deal
  4. Lost in Thought
  5. Dedicated
  6. Ka Sera Sera
  7. Pussy Ain’t Shit
  8. XXX Funk
  9. It Ain’t Going Down
  10. You’re Dummin
  11. Tomahawk Bang
  12. Superhoes
  13. Who Ra Ra