Un Alchimiste


Harlem, New York. Alors que l’Alchimiste avait disparu depuis bien des années, son fantôme poursuivait son errance dans ces rues sombres. Bien que son corps physique ait quitté la surface de la Terre des décennies auparavant, son esprit était tout de même appelé à s’éterniser en ces lieux, dans cette dimension qui ne dépasse pas l’entendement humain. Il était cependant incapable d’interagir avec cet espace qui l’entourait. Résigné, il se contentait alors de rôder dans ces ruelles cafardeuses et désertes, tout en observant le monde du vivant poursuivre naïvement son cours incertain. Alors que sa dépouille avait fini de pourrir et d’être rongée par les créatures souterraines, il n’était dorénavant plus limité par les restrictions que connaissait le corps organique et physique emprisonnant son esprit. Son monde ne connaissait dès lors plus aucune barrière.

L’Alchimiste se surprenait à retourner régulièrement sur les lieux qu’il hantait lorsqu’il existait encore. Sa déambulation le menait à la cour située en face de son ancienne demeure. Au fond, on pouvait y apercevoir le terrain de basketball qu’il squattait habituellement. Ce terrain qui était auparavant fréquenté par les cadets du quartier avait subi les ravages du temps. La peinture qui recouvrait l’anneau d’acier était maintenant défraîchie, le filet poisseux noirci par la pluie et les marquages du sol qui s’effacèrent lentement étaient maintenant invisibles.

Après être resté plusieurs heures à contempler l’aire de jeu avec mélancolie, l’Alchimiste se déplaça en direction de son appartement. Un jeune couple candide occupait désormais ce modeste logis. Tout avait changé. Lorsqu’il était détenteur de ce logement, des articles de journaux relatifs aux prouesses de ses prédécesseurs arboraient la tapisserie usée des murs. Peu de temps après avoir emménagé, les amoureux avaient pris la décision de recouvrir les murs d’une peinture jaune-vert pimpante. Terrible faute de goût.

Malgré le dégoût qu’il éprouvait pour ce nouveau décor, il ressentait une profonde nostalgie lorsqu’il visitait ce qu’il considérait comme étant la pièce maîtresse de l’appartement : son laboratoire. Une pièce qui, auparavant, servait un but de la plus haute noblesse s’était métamorphosée en un vulgaire et misérable fourre-tout. Malgré les années, il parvenait tout de même à resituer les outils sophistiqués qu’il entreposait précieusement sur l’ameublement.

L’Alchimiste était avant tout un scientifique, ou plutôt, un savant illuminé que personne ne comprenait. Durant des décennies, il travaillait nuit et jour sur le perfectionnement d’un algorithme infaillible qui avait pour but de changer le vil métal en or. Cette tâche semblait alors absolument impossible pour le commun du mortel. Mais il ne perdait pas espoir ; des mythes qui dépassent la compréhension humaine racontent que ce procédé existe et que cette transformation était certainement exécutable. Si proche du but, seul un élément lui manquait pour y parvenir. Une équation comprenant des milliers d’inconnues serait alors résolue, une recette de cuisine complétée par son élément essentiel. Mais comment trouver ce fragment si l’on ne peut saisir ce qui est recherché ?

Alors que tout espoir semblait perdu, un jour, l’Alchimiste parvint finalement à atteindre son objectif. En appliquant sa magie, il avait en effet réussi à changer l’état naturel d’une charnière rouillée ; auparavant composée de laiton, elle était désormais en or pur. Il ressentait cependant une étrange réticence à l’idée de partager la découverte du secret, la cupidité humaine étant l’un des péchés qui mèneraient à l’usage malicieux de cette technique divine. Trop accablé par ce dilemme qui lui semblait insurmontable, il décida de s’exiler. Il quitta les lieux en ne laissant qu’une note manuscrite rédigée méticuleusement :

« Le secret ne réside pas dans la simple application d’une approche chimique sur la matière. La réelle tâche de tout alchimiste qui se respecte n’est effectivement pas de trouver l’élément à insérer dans son alliage avant de voir le métal se transmuter miraculeusement. En effet, son objectif réside dans la recherche de l’âme de la matière. Vous m’avez sûrement mal interprété jusqu’ici ; non seulement j’ai réussi à changer cette modeste charnière faite de laiton en or, mais je vous affirme être capable de faire de même avec n’importe quelle matière : un bouchon en liège, un brin d’herbe, ou une feuille de papier.

« Il faut que vous compreniez par là que l’or est avant tout immatériel. L’or est un ressenti, un sentiment, un concept faisant partie du domaine de l’intangible. C’est pour cette raison que cette découverte fera de moi le plus grand alchimiste qui n’ait jamais existé. On me connaîtra dorénavant sous le nom de l’Alchimiste. Ce n’est pas grâce à mes connaissances scientifiques que j’ai pu atteindre ce but, mais bel et bien grâce à ma capacité à redécouvrir l’âme noble de chaque élément. Cette âme existe en chacun de nous, mais l’humain a perdu l’aptitude à percevoir cet être supérieur qui nous est pourtant inné.

« Nous sommes sans cesse amenés à nous accoutumer au monde qui nous entoure. Tout devient de plus en plus un agrégat d’objets apparentés, tout tend à s’uniformiser : l’espace, les textures, les sons, les odeurs. Si vous réalisez cette réalité, vous remarquerez à quel point notre perspective sur le monde est superficielle. Il nous est de plus en plus difficile de regarder l’essence même de l’objet matériel.

« Il ne s’agit donc pas de transformer la matière, mais de la redécouvrir. Pour la redécouvrir, il nous faut lui ouvrir la porte qu’il nous offre et en extirper son âme, cet or tant recherché. Cette tâche revient à simplement donner son cœur à cette essence. Il suffit d’ouvrir les yeux. »

L’Alchimiste a perdu le souvenir de sa disparition. La mémoire de sa réapparition lui est aussi mystérieuse. Son esprit regorgé d’incompréhensions se contente de voyager à travers Harlem, à la recherche de réponses. Son excursion le mène au 139 & Lenox, non loin de son laboratoire. Il se tient dans le coin de la rue et le paysage lui semble étrangement familier. Il ressent soudainement un profond vertige, le genre de vertiges qui vous donne l’impression que vos pieds décollent progressivement du sol pendant que le ciel cherche à vous avaler. Pris d’une violente nausée, il presse sa paume contre ses lèvres pour retenir la bile jaunâtre qui lui brûle l’œsophage. Il lève fébrilement la tête. Il voit alors une Cadillac noire aux vitres teintées ralentir devant lui. La vitre du passager avant s’abaisse lentement. Un bras s’extirpe maladroitement de l’ouverture. 9mm à la main. Le canon s’aligne avec sa tête. La chambre retentit. La culasse bascule brusquement. Une première balle quitte son logis. Puis une deuxième. Puis une troisième… Puis une neuvième.

« Je me souviens. »

Tracklist:

  1. Put It On (Feat. Kid Capri)
  2. M.V.P.
  3. No Endz, No Skinz
  4. 8 Iz Enuff (Feat. Terra, Herb McGruff, Buddah Bless, Big Twan, Killa Cam, Trooper J & Mike Boogie)
  5. All Black
  6. Danger Zone (Feat. Herb McGruff)
  7. Street Struck
  8. Da Graveyard (Feat. Lord Finesse, Microphone Nut, Jay-Z, Party Arty & Grand Daddy I.U.)
  9. Lifestylez ob da Poor & Dangerous
  10. I Don’t Understand It
  11. Fed Up wit the Bullshit
  12. Let ‘Em Have It « L »


Post Scriptum

lzsebx61974. Lamont Coleman, mieux connu sous son nom de scène Big L voit le jour. A l’âge de 21 ans déjà, il délivre en 1995 son premier album studio titré « Lifestylez ov da Poor & Dangerous ». Béni par une qualité de production exceptionnelle, cet opus sera considéré comme l’un des albums les plus influents de l’histoire de la culture Hip Hop, alors que la concurrence était abondante, étant donné que la pratique traversait son Age d’Or.

Sa contribution à la culture underground ne se limite cependant pas à être une collection d’excellentes instrumentales par des producteurs de grande renommée, car c’est principalement sa manière intelligente et subtile à manier la plume qui sera largement applaudie. Big L manipule l’art du storytelling avec une aisance saisissable, ce qui nous offre une immersion immédiate dans son univers. Toute bonne chose ayant une fin, son épopée ne pouvait pas se terminer sur une note clichée de Happy Ending. Le 15 février 1999, il meurt à l’âge de 24 ans à la suite de blessures par balles, en ne laissant derrière lui qu’un maigre aperçu de l’étendue de son gigantesque potentiel.

La légende de Big L ne s’est pas éteinte lors de sa disparition. Son album posthume « The Big Picture », apparu en 2000, nous accorde la possibilité de nous assurer de l’ampleur de son savoir-faire. La culture Hip Hop pleure le départ de l’un de ses plus grands orateurs, certes, mais son influence sur cette tradition n’est pas passée inaperçue. Nous pouvons notamment entendre Guru chanter « Big L rest in peace ! » sur le titre « Full Clip » de Gang Starr, tel un hymne en hommage au défunt. 

Sur « The Big Picture », il faut notamment mentionner ses prouesses lyriques sur la chanson largement acclamée titrée « Ebonics ». En enchaînant jeu de mots sur jeu de mots, il montre que le Hip Hop est son royaume et la plume son épée. Bien que globalement ce deuxième opus soit souvent considéré comme se dissimulant dans l’ombre de son aîné, nous pouvons avoir un bref extrait de la brillante direction que Big L allait emprunter.

Tracklist:

  1. The Big Picture (Intro)
  2. Ebonics (Criminal Slang)
  3. Size ’Em Up
  4. Deadly Combination (Feat. 2Pac)
  5. ’98 Freestyle
  6. Holdin’ It Down (Feat. A.G., Miss Jones & Stan Spit)
  7. The Heist
  8. The Enemy (Feat. Fat Joe)
  9. Fall Back (Feat. Kool G Rap)
  10. Flamboyant
  11. Casualties of a Dice Game
  12. Platinum Plus » (Feat. Big Daddy Kane)
  13. Who You Slidin’ Wit (Feat. Stan Spit)
  14. Games (Feat. Guru & Sadat X)
  15. The Heist Revisited
  16. The Triboro (Feat. Fat Joe, O.C. & Remy Ma)