Un Sombre Cauchemar

C’était peut-être un rêve. C’est-à-dire que j’arrive pas à me souvenir comment je suis arrivé là. Tout est comme flou dans ma tête. Comme une sorte d’amnésie où seul le début de l’histoire aurait été effacé de ma mémoire. Par contre la suite, je m’en rappelle comme si c’était vrai.

Je sais pas pourquoi je me suis lancé dans cette rue. Ça se voyait que l’endroit était malfamé. Une ambiance inquiétante se dégageait de ces rues sombres. Pourtant, j’y suis quand même allé. J’étais comme attiré malgré moi par une force occulte, un désir inconscient, qui a poussé mes jambes à s’engager, tel un voyageur entrant dans le labyrinthe de Dédale sans sa bobine de laine. Il faisait nuit depuis déjà longtemps. On y voyait très mal. Quelques lampadaires éclairaient faiblement des bouts de trottoirs, d’où l’on apercevait parfois des tas de détritus qui jonchaient le sol. Des poubelles renversées vomissaient des papiers froissés et des bouteilles brisées, d’où s’échappaient les effluves des fonds de bières et d’absinthe. Des restes de nourritures offraient aux chiens errants leur repas du soir, quand ce n’était pas un clochard qui, les dégageant d’un coup de pied, cherchait avidement dans les restes d’os rongés un morceau de viande resté comestible. L’odeur de nourritures périmées mêlées à celles de l’alcool et des chiens malades me soulevait l’estomac et me faisait tourner la tête.

Un épais brouillard s’était maintenant levé, donnant à ce décor un aspect brumeux qui coïncidait à cette sorte d’état second dans lequel je me trouvais. Des ivrognes pissaient contre les murs, chantant le bras levé, la bouteille de bière fermement tenue dans la main, se renversant à plusieurs reprises le liquide sur la manche de leur veste déjà rongé par les mites et le froid. J’entendais encore des sirènes de police résonner au loin, entrecoupées des bruits de télévision sortant des fenêtres ouvertes de ces immenses blocs de béton qui m’entouraient. Ces immeubles étaient si grands qu’ils me procuraient une sorte de vertige mêlée à un étrange sentiment rassurant, comme un mur qui, me protégeant de toute menace extérieure, semblait en même temps prêt à s’effondrer à chaque instant, un peu comme des dominos auxquels une simple poussée suffisait à faire renverser tout l’ensemble, m’écrasant de chacune de ses briques pour m’enfoncer sous les dalles mouillées et nauséabondes de ses ruelles.

Mais plus j’avançais, plus le bruit se fit silencieux. Les derniers lampadaires disparurent à leur tour, ce que je ne compris qu’après quelques mètres, réalisant que je marchais maintenant dans la quasi totale obscurité. La pluie se mit à tomber, le vent se leva. Je relevais ma capuche et enfonçais mes mains dans mes poches. Le visage engouffré dans le col de ma veste, j’avançais tête baissée face au vent qui me fouettait les tempes. Le froid était intense.

J’eus tout d’un coup la désagréable sensation d’une présence derrière moi. Je m’arrêtais pour me retourner. Deux hommes marchaient dans ma direction, à environ 20 mètres de moi. Vêtus de noir et encapuchonnés, leurs visages étaient imperceptibles. La cadence rapide de leurs pas, mêlés à la nuit et au silence total qui nous entourait, ne laissait rien présager de bon. Je me retournais et repris ma marche en avant, accélérant le pas. Je tâchais de garder mon calme, me convainquant que ces deux individus cherchaient simplement à se réfugier à l’abri du déluge qui nous tombait sur la tête. Soudain, un bruit s’éleva de la pénombre. Ou plutôt une musique. Et là, ce fut le début de la fin.

Des notes de piano s’étaient élevées, venant réveiller le sommeil de la rue. La musique balayait l’air sale autour d’elle, le recouvrant d’une couche encore plus obscure, créant sur le paysage environnant une harmonie froide et sombre, noircissant les éléments m’entourant, leur reflet diffusé par la lune haute et oppressante qui s’élevait dans le ciel. Derrière moi, les types avançaient toujours. La terreur que m’inspiraient ces êtres était immense. De ces deux formes noires en mouvement, je n’arrivais à distinguer aucun trait, aucun élément me permettant de les identifier. Ils n’étaient que deux images invisibles à découvert, se déplaçant rapidement vers moi, leurs ombres m’enveloppant bientôt totalement pour, j’en étais persuadé, ne plus jamais me laisser repartir. La musique, elle, résonnait toujours, angoissante, étouffante. Elle recouvrait mon esprit d’une panique constante, me tenant entre ses notes comme un poulpe entourant sa proie, une menace froide et sans scrupules qui suçaient les dernières parcelles de mon esprit encore éclaircies pour enfin les assombrir elles aussi.

Un craquement me fit sursauter. Les pas étaient maintenant tout proches. Paniqué, je me mis à courir. Courir de toutes mes forces. Le vent faisait s’écraser sur mon visage les gouttes d’eau, me frappant telles des balles, ricochant sur ma peau comme des galets jetés à la surface de l’eau. Je n’y voyais plus rien. Mais le chemin m’importait peu. Seule la fuite comptait. J’étais lancé à toute vitesse. Après plusieurs mètres, je me retournais et aperçus que mes poursuivants n’étaient plus à mes trousses. Je souris.

Au détour d’une rue, je décidais de bifurquer sur la gauche. Soudain, je m’arrêtais net. En face de moi se dressait un homme, me tournant le dos. Devant lui, un vieux bidon crachait du feu, d’où s’éleva une épaisse fumée noire. Les mains tendues au-dessus des flammes, l’homme semblait tenter de se réchauffer. Tout vêtu de noir, un bonnet troué vissé sur sa tête, il ne semblait pas m’avoir entendu. Il était probablement le dernier être vivant aux alentours à ne pas s’être encore réfugié à l’abri. Intrigué, je l’appelais. Pas de réponse. Une seconde fois. Toujours rien. Doucement, j’approchais alors ma main et lui tapota l’épaule:

– Monsieur ?

Et il se retourna enfin. Et je découvris son visage. Je reculais alors, pris d’effroi. Ce visage, c’était le mien.

Le temps se figea alors, et tout se mit à tourner autour de moi. Les immeubles m’entourant tanguèrent dangereusement, comme prêt à m’écraser de tout leur poids. Je fus pris de tremblements incontrôlables. Je me mis à crier. Mais la musique couvrait ma voix. La fumée embruma ma vue, et s’enfonça dans mes narines, se répandant dans tout mon corps. Je brûlais de l’intérieur. Plus rien alors ne fut perceptible. Je tombais en arrière.

Mais dans ma chute, deux bras m’empoignèrent sous les épaules, m’évitant de tomber sur le sol. Devant moi, cet être se retourna une nouvelle fois. Il souriait. Je voulus l’appeler, mais aucun son ne sortit de ma bouche. Les notes de piano résonnèrent autour de moi, comme la dernière corde me rattachant à la réalité. A l’oreille, une voix me murmura « I got you stuck off the realness, we be the infamous ». Avant de me tirer en arrière, les jambes traînantes sur le sol, dans les profondeurs sans fin de leur rue obscure.

« You can run but you can’t hide forever. »

Tracklist:

  1. The Start of Your Ending (41st Side)
  2. Survival of the Fittest
  3. Eye for a Eye (Your Beef Is Mine) (Feat. Nas and Raekwon)
  4. Give Up The Goods (Just Step) (Feat.Big Noyd)
  5. Temperature’s Rising (Feat. Crystal Johnson)
  6. Up North Trip
  7. Trife Life
  8. Q.U. – Hectic
  9. Right Back at You (Feat. Ghostface Killah, Raekwon and Big Noyd)
  10. Cradle to the Grave
  11. Drink Away the Pain (Feat. Q-Tip)
  12. Shook One Pt. II
  13. Party Over (Feat. Big Noyd)