par Simon Cappelle


Chapitre I

Tic, tac

Deux sons indissociables, comme si l’un appelait l’autre. Ou du moins, à l’absence de l’un nous prenons conscience de son importance dans cette suite ; on l’attend et son retard dérange, car notre cerveau conditionné traite le manque comme une nouvelle donnée qui contient une information sur cette absence. On cherche alors un sens à cette donnée, elles en ont toujours un.

Tic, tac

Deux sons qui se succèdent naturellement dans un rythme d’aller-retour régulier et perpétuel. Je vais, je viens. Il n’y a pas de pause ou de détour, seulement un aller puis un retour, toujours. Autrement, si le tempo est brisé ou que le son n’est pas bon c’est qu’il y a eu un dérèglement, un « bug » que l’on cherchera rapidement à restreindre ou corriger.

Tic, tac

Deux sons qui résonnent avec notre existence en ce début de siècle, cette ère numérique. Un monde où le binaire est devenu roi, et loi. 0 et 1, 1 et 0, seulement. Nous ne nous sommes pas contentés de théoriser l’esprit humain comme une suite logique d’infimes et multiples prédicats binaire, nous avons développé notre monde et nos outils ainsi.

Tic, tac

Deux sons mécaniques qui nous feraient presque remonter le temps tellement l’image qu’ils forment est ancienne. Ce tic et ce tac ne représentent pas l’électricité ou notre organisme et pourtant sont-ils différents d’un tuut tuut de téléphone ou du boum boum de notre cœur ? Le monde peut-il se généraliser à un tic et un tac ?

Tic, tac

Et me voilà encore complètement perdu dans mes pensées. Ce qui n’affecte aucunement l’horloge ronde d’une sobriété insultante suspendue au-dessus de moi et qui me prouve à chaque mouvement de son aiguille fine et rouge l’extrême fiabilité qu’elle possède à faire défiler le temps. En son fond se prélassent deux longs rectangles noirs qui partent du centre et finissent encerclés par 12 autres et plus petits rectangles correctement espacés, sans numéro, sans décoration. Le tout sur un fond blanc légèrement cassé par les années. Une horloge qui avait l’air de dire « ne me regardez pas pour ce que je suis, seule l’information que j’affiche est importante ». Alors pourquoi suis-je là, assis en face d’elle à la contempler ? Et depuis combien de temps ?

Ça me revient, je suis à la gare, sur un quai. J’attendais donc un train avant que le tic et tac de cette horloge ne soient venus faire écho dans ma tête, plongeant mon esprit dans un intense délire éveillé. Un doute m’envahit alors, ces tics et ces tacs comment puis-je les entendre ? Je ne les avais jamais entendus avant. Soudain, je prends conscience du silence qui m’entoure ; un silence anormal pour une gare de ville en plein après-midi ; où sont-ils tous passés ? D’un vif regard autour de moi je comprends que je suis seul et sûrement encore à l’intérieur d’un rêve. Et pourtant, sur le cadran – où j’aurai pu voir une part de pizza – j’arrive à lire 19h20, j’en déduis donc que je suis bel et bien présent, les yeux ouverts et ce depuis maintenant… Quinze minutes !

Quinze minutes à attendre ce foutu train, assis par terre, seul.

Tschak tschak tschak

Voilà qu’un solo de tschak joué par le panneau d’affichage du quai voisin me tire de ma mélancolie. Moins de dix secondes après, lettres et chiffres tourbillonnants se figent d’un coup tel un Rubik’s Cube complété pour laisser paraître l’information comme quoi un train partira à 19h36 sur ce même quai, en direction de Milan. Un choix alléchant que ma mission m’oblige à écarter pour conserver mon itinéraire, mon train sera bientôt là afin de m’amener à Lausanne, le plus vite possible.

Tic, tac

Deux sons communs redevenus maîtres de l’espace acoustique qui rappellent que nous vivons entre le passé et le futur. Chaque tic nous fait avancer d’un pas vers notre futur tandis qu’au tac qui suit ce futur est passé, remplacé. Une linéarité de notre condition qui nous destine à enchaîner une action, puis une autre, encore, et encore.

Tic, tac

Deux sons universels qui résonnent de la même façon ici qu’ailleurs. Le monde s’accorde à ce va-et-vient permanent entraînant ainsi la cohésion des êtres qui le compose. Nous sommes tous liés à la même temporalité et au même système électrique binaire qui parcourt nos neurones… Alors pourquoi ne suis-je plus en rythme ? Suis-je déréglé ?

Tu tu tulu

Cette fois, c’est une petite suite de sons qui m’annonce un bruit de voix imminent. Un bruit magnétique étouffé aux consonances féminines qui imite des phonèmes français. Comme il est difficile de les distinguer, je me contente de quelques-uns et recrée automatiquement les mots puis la phrase attendue ; heureusement qu’il s’agit de ma langue natale. Cette voix m’indique que le train que j’attends va entrer en gare. 19h22, au moins il n’est pas en retard.

C’est alors qu’une succession de containers aménagés et vitrés enchaînés les uns aux autres pointa son nez à l’horizon, s’approchant rapidement de ma position. Et ce n’est qu’après un grincement en decrescendo qu’un de ces containers s’arrêta devant moi et ouvrit automatiquement ses portes, m’invitant tacitement à embarquer en son bord.

Je ramasse mon sac et regarde une dernière fois l’horloge devenue muette face à l’agitation qui succède inévitablement l’arrivée d’un train en gare ; les quelques personnes qui en descendant – ce qui me rassure -, les sifflets des intermittents des transports et le ronronnement sourd et vaporeux des wagons forment un capharnaüm organisé, imperturbable et peu dérangeant, car attendu. En détachant mon regard de l’aiguille agitée avec un air qui dit « Je reviendrais te voir, attends-moi », je me surprends à sourire réalisant ma condition : je crée des liens quasiment intimes avec les horloges ; tout va bien. Comme si une horloge pouvait attendre de toute façon… C’est absurde, elle n’arrêtera pas le temps pour moi, malheureusement.

Je monte dans le train.

Chapitre II 

Deux personnes me dévisagent à mon entrée dans le wagon. Un couple aux cheveux blancs, certainement retraité, que le continuum espace-temps a très bien conservé. Ils revenaient probablement d’une marche dans les Alpes valaisannes au vu de leurs vêtements et accessoires. Le sourire aux lèvres, leur visage s’est tourné vers moi machinalement ; leurs yeux révélaient qu’il n’avait pas perdu leur curiosité et leur capacité à contempler ce qui les entoure, dans un silence paisible. Sûrement une preuve de leur amour fossilisant sous les couches du temps mêlant épreuves surmontées et problèmes concassés. Je me suggérais alors avec amusement qu’à l’instar du pétrole, pouvoir en extraire une partie devrait certainement procurer une énergie infinie à tous ceux qui foncent dans la vie.

Je continue mon chemin dans l’étroite allée et deux sièges plus loin je croise un jeune homme à moitié endormi avec deux câbles blancs dans les oreilles, remplaçant les ronflements par de légers sons délavés, mais tout de même rythmés. Probablement une musique techno ou minimal. À part ces trois personnes, le reste du compartiment semblait vide… Ou alors composé essentiellement de gens de petite taille. Mais pas un bruit. Je décide de m’asseoir sur le siège à l’opposé de l’homme assoupi et de suivre son exemple en sortant mon casque audio de mon sac. La musique est de meilleure qualité avec un casque.

J’eus juste le temps de choisir mon morceau que les portes se refermèrent à l’unisson. En crescendo cette fois-ci, le mouvement des roues s’amplifia et se stabilisa en un tata, tata régulier qui transmit ses vibrations sur mon coude appuyé contre le rebord de la fenêtre. Une fois mes chaussures enlevées et mes pieds étendus sur le siège d’en face, je décidai d’entamer une période de relaxation. Il fallait que je me repose pendant que j’en avais encore l’occasion, car une fois à Lausanne les choses s’enchaîneront vite, je le sentais… Je le savais. C’est ainsi que je me suis laissé entraîner par les paroles de MC Solaar en featuring avec le contact des roues sur les rails.

Tata, tata,

« … Je suis dans un futur pourchassé par la Synarchie
Une élite de 12 cadres qui gère le monde et vive en autarcie
Ils ont capté nos droits et installé la fausse démocratie
M’accuse d’apostasie, les milices complices elles parlent d’anarchie
Mais j’ai supporté le croyant, la croix, l’étoile et le croissant,
Le sans-croix, le sans-croissant, mais l’agitation croissant
Ils récupèrent la foi, mettent des 4 par 3 du Christ
Forment de faux évangélistes pour que j’adore l’Antéchrist … »
– Mc Solaar, Carpe Diem.

Soudain, j’ai eu l’étrange sensation que le train commençait à monter, comme un avion qui quitte la piste. Quelques secondes plus tard, j’étais à l’horizontale transférant tout mon poids sur le dossier du siège et comme si cela ne suffisait pas, mon habitacle entama un mouvement de vrille. Après un tour et demi sur lui-même dans sa folle ascension, l’avant du train décida de revenir vers la terre en entraînant son long corps de serpent métallique dans un demi-cercle imitant les montagnes russes. Me voilà donc la tête à l’envers et soumis à une accélération centripète puissante qui m’attirait vers le plafond. Bien heureusement, ma chère amie la force centrifuge s’interposa et me maintint sur mon siège, enfin je crois. D’une demi-vrille rapide, la locomotive se redressa pour continuer sa route sur le bon axe – horizontal. Je ne le sentais pas, mais le corps du train se déplaçait par ondulation régulière, comme un dragon chinois. Une fois en bas, une fois en haut. En bas, en haut. Mais toujours dans les airs. Je ne le sentais pas, car j’avais l’impression d’assister à la scène depuis l’extérieure de son ventre, comme flottant à ses côtés. C’est ainsi que je vis de puissantes vapeurs s’échapper de ses narines par intermittence.

Tsssssch, tssssssch.

Il reprit un peu d’altitude, s’engouffra dans les nuages et en ressortit dans une explosion silencieuse néanmoins magistrale. De nouveau, j’étais là pour le contempler, à la limite de la stratosphère. Je le vis continuer sa route d’une nage papillon lente et finement exécutée à la surface des nuages. Lorsque je revins sur mon siège, il n’y avait plus de passagers à côté de moi, seulement des vitres qui se brisaient, entraînant une décompression puissante qui froissa chaque mur et créa un vent violent, mais étrangement il me traversa sans m’affecter. Je pus alors constater la décomposition de tout ce qui m’entourait, sièges, parois et roues. Chaque élément se séparait et se consumait en de fins résidus cendrés. Ce n’est qu’au moment de mon contact avec une taule propulsée dans ma direction que je revins à la réalité.

Les yeux à moitié ouverts je redécouvris le wagon dans lequel je m’étais posé. L’homme endormi était toujours de l’autre côté du couloir. Je me levai et tournai la tête pour vérifier la présence du couple septuagénaire. Ils n’étaient plus là ! J’en conclus que l’on avait déjà passé au moins un arrêt. Craignant le pire je cherchai un moyen de vérifier ma position. Il y en a aucun dans le wagon, mais le paysage me sembla familier. Et selon mes observations, je devrais bientôt arriver. Constat confirmé par un nouveau son de voix à très faible volume indiquant l’imminent prochain arrêt. C’est bien Lausanne ; ouf, j’ai eu chaud.

Il me suffit de laisser passer quelques minutes pour reconnaître les bâtiments qui annonçaient la gare. Le tata tata diminua et le cri aigu des freins acheva mon réveil. J’attendis l’arrêt du véhicule avant de prendre mon sac et de me lever. Les portes s’ouvrirent et une marche supplémentaire apparut. Objectif atteint : me voilà sur le quai, heureux, mais encore un peu secoué de mon expérience hypnotique de haute voltige.

Je décide, suite à une lourde insistance de mon corps, d’étirer tous mes membres dans une longue inspiration d’air frais. La terre ferme me rassure, je peux sentir le grain et les irrégularités du bitume sous mes pieds. Étonnamment, je me rappelle même avoir senti les carreaux de fers froids de la marche supplémentaire et la vieille moquette rugueuse du wagon. Toutes ces sensations se heurtent dans ma tête comme une révélation inattendue qui remet en cause tous les connecteurs logiques construits au travers des expériences vécues durant ma vie. Pendant ce court instant, j’ai l’impression d’être passé à côté de la réalité depuis ma naissance.

Et merde, j’ai oublié mes pompes !